Il pleut . Je ne sais pas si vous avez remarqué mais , en ce temps là , il pleuvait toujours pour les rentrées scolaires .

Une pluie serrée , un ruissellement de langueur qui pisse durant des semaines et racornit jusqu’à la joie

Je dois remonter la rue et présenter les honneurs à une armée de platanes pour arriver au collège .

J’ai dix ans et demi , des chaussures estivales et mon cartable élimé de l’an dernier et de l’an  d’avant .

Par le jeu des volontés d’académie qui prêchent la mixité sociale , j’entre dans un collège huppé .

Je suis pauvre parmi les bourgeois .

Une étoile jaune en appelle une autre .

Tout le monde sait , pour la croiser dans des attitudes plus que minables , que ma mère est alcoolique . Nymphomane peut-être .

Ma faute est simplement d’être sa fille et je le paie très cher .

J’aime la gymnastique . Je ne m’en souvenais pas mais j’étais même douée bien que les tenues près du corps me créaient une gêne née d’une honte de moi .

Au gymnase , l’une des filles les plus virulentes à mon égard s’approche de moi et d’un air contrit , me souhaite bien du courage . Elle vient d’apprendre , me dit t’elle , que ma mère est atteinte du sida .

Le problème … est que ma mère n’est pas malade . Seulement en proie à l’un de ses amaigrissements spectaculaires qui succèdent à chaque suspicion de grossesse , à chacune de ses gestations remarquables et remarquées avant que , sans hospitalisation , le fruit de ses entrailles ouvertes au public ne disparaisse comme par une magie malsaine et lourde de questions .

A la maison , depuis peu , je suis victime d’attouchements sexuels , stigmates d’une misère sociale , intellectuelle et spirituelle .

Au collège , un pedigree pauvre et un strabisme non corrigé font de moi , le catharsis des vices de ces enfants qui n’en sont plus .

J’ai parlé aux services sociaux . Ma famille subodore ou sait et de tout ces gens que l’on me présente comme supérieurs en âge , maturité , expérience … tous ces gens là se taisent , se coulant dans l’indignité de la complicité .

Jamais je n’ai mesuré la si légèreté de la parole …sitôt dite et sitôt oubliée .

J’assiste au premier cours de catéchisme obligatoire .

Je sens que Dieu peut devenir ce père qui me fait défaut ici bas et qui sait , un ami mais monsieur le sacristain est fort contrarié que je maintienne qu’Adam et Eve ne peuvent être les premiers êtres terrestres puisque la réalité de l’existence des dinosaures est prouvée .

Il me conseille de rester chez moi . J’obtempère , consciente qu’être trop réfléchie là où l’on me demande seulement de croire est ….un crime de lèse-déité .

Je vais donc à l’église en catimini , lorsque je sèche les cours .

Je suis certaine de n’y jamais trouver l’un de ma famille car tous sont des païens désinstruits et sans curiosité pour la chose divine .

L’intérieur de la cathédrale est semblable à un ventre mais qui serait paternel . L’humidité y suinte comme autant de larmes qui profiteraient de la pénombre pour couler . Les bougies dansent au mépris du décor éteint et sinistre .

Je prie toujours devant la statue de Notre-Dame .

Son visage est bienveillant et qui plus qu’une mère peut comprendre la douleur d’un enfant ?

J’y suis rentrée pour la première fois à l’âge de 12 ans .

Fille oubliée , malaimée , entre le viol quotidien de mon intégrité physique et morale et la maltraitance de mes camarades , la peur que mon beau-père ne tue ma mère au cours de l’une de leurs joutes alcooliques réglées au couteau , j’avais décidé de mourir et de me suicider , ne pouvant supporter l’idée de survivre à la mort prévisible des miens .

J’avais décidé sitôt quittée l’église d’aller me jeter dans la rivière et je venais par avance demander pardon et la grâce des miens .

Fallait t’il que je sois désespérée ce jour là car je ne sais pas nager et nourris une phobie totale de l’eau .

Je me suis assise au pied de la colonne qui soutient Notre-Dame . C’était un jour gris où la pluie dessine des oh sur des flaques couleur d’acier .

Je me suis mise à prier comme seuls savent le faire ceux qui ont tout perdu et ne croient plus qu’une seule seconde de joie leur soit consentie .

C’est alors qu’un rai de lumière est venu cogner le visage de Marie et qu’elle paraît avoir souri .

Je me suis levée d’un bond , épouvantée ….

J’ai mis plus de dix ans à oser pénêtrer de nouveau dans une église et dans celle-ci en particulier .

Tout ce que je sais c’est la certitude ressentie alors qu’il n’arriverait rien de fatal aux miens et qu’il me fallait vivre la situation proposée .

Un comble alors que je vivais le pire à l’intérieur comme à l’extérieur .

Le monstre n’a pas tué physiquement  ma mère et n’a tué ni mes frères ni ma sœur .   

J’ai moi , grandi en foi sans jamais osé dire ma mésaventure .

J’ai consulté , toute ma vie , psychiatres , psychologues et autres archéologues de l’âme pour me rassurer sur ma normalité et j’en conclus au milieu de ma vie , que je suis tout ce qu’il y a de plus sain et de résilient dans une famille et un contexte qui aurait du me faire sombrer en folie .

La trop grande laideur de mon enfance et la suite non moins tragique de ma vie de femme et mère ne m’ont jamais donner l’envie d’enjoliver ce qui demeure pénible et douloureux .

Je me défends d’une quelconque élection .

Je dis simplement que sans l’amour du Père , d’une Energie que je ressens aussi fortement au dessus de ma tête qu’en moi , je serais morte aujourd’hui .

 

Vassillia Shagurin 

fanaux